Caroline

 

Au gré de mes désirs, au gré de mes envies, au gré des opportunités que j’ai saisies, j’ai fait l’éducatrice spécialisée, pendant une trentaine d’années, avant d’endosser le costume de formatrice.

Diplômée ES en 1984, j’y ai conquis l’autonomie – quand ce mot n’était pas creux – dans l’alternance – quand celui-ci avait un sens – entre expérience et théorie. J’ai navigué de missions en missions avec des publics variés : des adultes handicapés, à qui il fallait tenter de conserver leurs acquis ; des enfants troublés psychiquement, dans leur comportement aussi, qu’il fallait essayer de tempérer, des adolescents déficients, perturbés.

Après une petite pause – parfois il faut s’arrêter pour penser – j’ai repris des fonctions éducatives en référence de parcours, milieu ouvert, insertion, placement familial. Plus de social, c’est ce qui m’avait amenée à ce métier en priorité, avec l’utopie de croire que je pourrais insuffler un peu plus d’équité. J’ai joué ce rôle de passeur, d’entre-deux mondes : celui des gens qui construisent la norme et celui des personnes qui, de leur plein gré, ou sans le vouloir vraiment, n’y entrent pas volontiers.

J’ai rencontré beaucoup d’étrangetés, qui m’ont renvoyées à ma propre humanité. Alors, encore, le besoin de pause, de réflexion, de distanciation : je me suis formée et j’ai aussi formé. J’ai d’abord expérimenté être formatrice dans des lieux conviviaux, merci à eux d’exister. Là, j’ai passé un Master en sciences de l’éducation, « Fonctions d’Accompagnement en Formation »

Et puis, j’ai voulu me recentrer, réduire mes activités trop diversifiées dans lesquelles je m’éparpillais. L’action sociale aussi se délitait. J’ai cru qu’être formatrice à temps complet m’irait : deux expériences en 2 lieux, 2 territoires distincts m’en ont dissuadée. Une école, un enfer, une direction qui arrive pour mettre de l’ordre, réduire les coûts, mais qui malmène, maltraite, moi la première. Retour sur ma Région, mon école de formation. Je lis très vite les mêmes signes, signaux alarmants d’un management déshumanisant devenu la règle.

Mais j’y trouve encore un collectif de convaincus, d’absolus, de combattants parfois battus.

J’en sors abîmée mais avec encore un peu de ressources. Ma décision de partir est le fruit d’un cheminement et d’un élément déclenchant où je perçois très clairement que l’équipe restreinte qui jusque là se soutient, est mise à mal par mes positionnements. Après plusieurs arrêts de travail dus à des chute et entorse, tenir debout s’avérant équilibristique, je demande une rupture conventionnelle. 3 jours après mon départ, je tombe, à nouveau et me fracture le pied.

Dans le même temps, je m’offre une respiration par le biais d’un Master 2 en Philosophie que je débute en 2014. Alors, prenant mon bâton d’écriture, je redécouvre, peu à peu, dans l’effort, la nécessité d’écrire, pour y voir plus clair. Et, alors que j’écris sur l’écriture des éducateurs, sujet de ma recherche, je me découvre, moi-même sujet de cette histoire là aussi. Je suis présente à ce monde là.

Vivante donc. Puisque je pense.

Et l’envie renaît, peu à peu, dans cet exercice que j’éprouve et qui m’éprouve, de penser.

La philosophie m’oblige à me décentrer de mes habitudes. Mais elle m’invite aussi à me rapprocher de moi-même. Lorsque je travaille la question de la subjectivation de l’écrivant éducateur, je travaille aussi la mienne. Et lorsque je me demande comment il dit de lui, de son rapport au monde, me référant à d’autres écrivant-écrivain (Serres, Tesson, A. Ernaux, Zola) qui disent par leurs écrits, dans leur manière d’écrire leur manière d’être au monde, leur condition de sujet présent à eux-mêmes et aux autres, je reviens à la question qui m’a menée vers ce métier, je reviens vers ce qui me fait marcher, me fait être citoyen. Car, si j’ai choisi d’être éducatrice-formatrice, c’est bien pour dire – mais aussi pour comprendre  – quelque chose d’un rapport au monde, dans le juste choix pour chacun d’y vivre à sa façon.

« Sens en questions » naît de toutes ces expériences et réflexions et de la nécessité de créer son outil propre, à sa main

L’Homme qui travaille avec cet outil-là reste maître de sa vie